Axe · Réindustrialisation
Notre électricité est un avantage
La France dispose de l’une des électricités les plus décarbonées et les plus pilotables au monde. C’est un atout industriel considérable à l’heure où le carbone se paie aux frontières. Encore faut-il s’en servir pour produire ici, plutôt que pour exporter des kilowattheures pendant que nous importons les objets.
Le constat
Nous avons perdu des usines pendant quarante ans, et avec elles des savoir-faire qui ne se réapprennent pas en lisant un manuel. Le redressement récent existe mais reste fragile, et il se heurte partout aux mêmes obstacles : le prix de l’énergie, les délais d’autorisation, le foncier disponible, et surtout le manque de gens qui savent faire.
Une démonstration récente
Le 10 février 2026, ArcelorMittal a confirmé la construction d’un four à arc électrique à Dunkerque : 1,3 milliard d’euros, 2 millions de tonnes par an, mise en service prévue en 2029, avec la fermeture d’un des deux hauts fourneaux à l’horizon 2030. L’entreprise a indiqué ce qui avait rendu la décision possible : le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières devenu opérationnel, et les contingents tarifaires limitant les importations déloyales.
Autrement dit, les mesures défendues dans l’axe écologie ne sont pas théoriques : elles ont déclenché un investissement industriel d’un milliard et demi en France. C’est le meilleur argument que nous puissions produire en leur faveur.
Le nucléaire comme filière
Un réacteur n’est pas seulement une source d’électricité, c’est un carnet de commandes pour des centaines d’entreprises : forge, chaudronnerie, robinetterie, contrôle-commande, génie civil. C’est à ce titre qu’il figure aussi dans cet axe, et pas seulement dans l’axe énergie.
Une commande ferme et pluriannuelle
Ce qui tue une filière industrielle, ce n’est pas un carnet vide, c’est un carnet imprévisible. Un industriel n’embauche ni ne forme sur la base d’une intention. Nous proposons un engagement de commande sur la durée du programme de nouveaux réacteurs, opposable, afin que les fournisseurs puissent investir en machines et en personnel.
Reconstituer les métiers de la grande mécanique
Le goulot d’étranglement des chantiers récents n’a jamais été le béton : ce sont les soudeurs qualifiés, les chaudronniers, les contrôleurs non destructifs. Ces compétences se perdent en une génération et se reconstruisent en dix ans. Nous proposons un plan de formation dimensionné sur la commande, avec les industriels et les lycées professionnels des bassins concernés.
Faire des petits réacteurs un produit d’exportation
Les réacteurs modulaires se prêtent à une production en série, donc à une logique industrielle très différente de celle des grands chantiers. C’est probablement notre meilleure chance de vendre du nucléaire à l’étranger dans les vingt ans qui viennent, à condition de ne pas disperser l’effort public entre trop de projets concurrents.
Produire nos équipements
Il serait absurde de décarboner notre électricité en achetant à l’autre bout du monde des panneaux fabriqués au charbon. Mais il faut être lucide sur la marche à franchir.
Ce que nous ne promettons pas
Sur le photovoltaïque, la production mondiale est très largement concentrée en Asie, avec des coûts que l’Europe ne peut pas égaler par une simple subvention. Reconquérir toute la chaîne, du silicium à la cellule, n’est pas réaliste à l’échéance d’un quinquennat. Nous proposons de viser les segments où la valeur et la différenciation sont réelles, et de le dire, plutôt que d’annoncer une relocalisation totale que personne ne tiendra.
Des critères non tarifaires dans les appels d’offres énergie
Empreinte carbone de fabrication, traçabilité de la chaîne d’approvisionnement, capacité de recyclage en fin de vie, résilience : ces critères, appliqués aux appels d’offres publics sur les installations solaires et éoliennes, avantagent mécaniquement une production européenne sans discriminer personne sur sa nationalité. C’est le même mécanisme que dans l’axe numérique.
Cibler l’éolien en mer, où nous avons une place
Les grandes pièces d’éolien en mer, pales, nacelles, fondations, sont coûteuses à transporter : la proximité du port d’installation est un avantage compétitif naturel. C’est un segment où une industrie française et européenne est défendable économiquement, et pas seulement politiquement.
Sécuriser les matériaux critiques
Aucune filière énergétique n’est souveraine si ses métaux viennent d’un fournisseur unique. Deux leviers : le recyclage, qui rejoint directement la politique du contenu recyclé, et la diversification des approvisionnements par des accords de long terme. Une mine ouverte en Europe reste une option, à condition de l’assumer devant les populations concernées plutôt que de délocaliser la pollution.
Décarboner l’industrie lourde
Pourquoi on n’électrifie pas un haut-fourneau
Un haut-fourneau ne se contente pas de chauffer : il réduit chimiquement le minerai de fer grâce au carbone du coke. Le remplacer par de l’électricité ne suffit donc pas, il faut remplacer le réducteur. Deux voies existent : le four à arc électrique, qui refond de la ferraille ou du fer déjà réduit, et la réduction directe du minerai à l’hydrogène, qui traite l’étape la plus émettrice.
C’est précisément là que le projet de Dunkerque est incomplet : le four à arc est financé, l’unité de réduction directe à l’hydrogène ne l’est pas. Un four électrique alimenté en fonte issue d’un haut fourneau émet trois fois moins, ce qui est réel, mais ne produit pas d’acier décarboné.
Financer l’étape de réduction, pas seulement la fusion
L’argent public doit aller là où sont les émissions. Nous proposons de conditionner le soutien aux projets sidérurgiques à un plan crédible d’approvisionnement en fer bas carbone, et de sécuriser le financement de la réduction directe plutôt que de le laisser à l’arbitrage annuel d’un groupe mondial.
Électrifier la chaleur là où c’est possible
Une grande partie de la chaleur industrielle est produite au gaz importé et se situe dans des gammes de température où l’électrification est techniquement mûre : fours à résistance, induction en fonderie, pompes à chaleur haute température, vapeur électrique. Ce n’est pas spectaculaire, ça concerne des milliers de sites, et c’est le gisement le plus accessible.
Réserver l’hydrogène aux usages sans alternative
Réduction du minerai de fer, ammoniac et engrais, raffinage, chimie lourde : là où l’électrification directe est impossible, l’hydrogène décarboné est la seule voie. Partout ailleurs, il consomme environ un tiers de l’énergie qu’il transporte. La hiérarchie des usages posée dans l’axe énergie s’applique ici sans changement.
Un prix de l’électricité visible sur quinze ans
Un industriel électro-intensif ne décide pas d’un investissement à trente ans sur un prix révisé chaque année. Des contrats de long terme adossés à la production nucléaire et hydraulique existante transforment notre parc en avantage compétitif durable. C’est d’ailleurs l’un des éléments qui ont permis la décision de Dunkerque.
Les conditions matérielles
Les obstacles à l’implantation d’une usine sont rarement idéologiques. Ils sont fonciers, administratifs et humains.
Des sites prêts à construire
Un industriel qui hésite entre la France et un autre pays compare des délais. Nous proposons un stock permanent de sites dépollués, raccordés au réseau électrique, avec les études environnementales déjà réalisées et l’archéologie préventive faite. La priorité va aux friches industrielles, ce qui sert aussi la sobriété foncière défendue dans l’axe écologie.
Un délai d’instruction garanti
Non pas moins d’exigences environnementales, mais un calendrier tenu : instruction menée en parallèle plutôt qu’en série, délai annoncé et opposable, interlocuteur unique. Un porteur de projet peut composer avec une règle stricte ; il ne peut pas composer avec l’incertitude sur la date de la réponse.
Traiter le logement et les transports comme un sujet industriel
Une usine qui recrute trois cents personnes dans une zone où l’on ne trouve ni logement ni transport ne recrutera pas. C’est un motif d’échec très fréquent et rarement anticipé. Tout projet d’implantation majeur doit s’accompagner d’un volet logement et mobilité négocié avec les collectivités.
Rattraper notre retard en automatisation
L’industrie française est nettement moins robotisée que l’allemande ou l’italienne. Contrairement à une idée reçue, les pays les plus automatisés ne sont pas ceux qui ont le moins d’emplois industriels : ce sont ceux qui en ont conservé. Un dispositif de suramortissement simple et durable pour l’équipement productif des PME industrielles agit plus vite que n’importe quel plan sectoriel.
De l’idée à l’usine
La France dépose des brevets et publie de la recherche de bon niveau, mais transforme mal ses inventions en production. Le point de rupture se situe entre le prototype qui fonctionne et la première usine, là où les montants deviennent trop élevés pour un fonds d’amorçage et le risque trop élevé pour une banque.
Financer la première usine, pas seulement le prototype
C’est là que les projets français partent à l’étranger ou se font racheter. Un instrument public dédié à ce passage à l’échelle, avec une prise de participation plutôt qu’une subvention, permet à la collectivité de récupérer sa mise en cas de succès.
Mettre en relation ceux qui inventent et ceux qui produisent
Un chercheur, un artisan ou un salarié peut avoir une idée industrialisable sans savoir à qui la présenter, et un industriel peut chercher une solution sans savoir qu’elle existe à deux départements de là. Nous proposons un dispositif de mise en relation adossé aux réseaux industriels et aux chambres de commerce, avec un cadre clair sur la propriété intellectuelle : sans règles écrites au départ, ce type d’échange se grippe à la première idée qui a de la valeur.
Nous sommes prudents sur ce point : les plateformes d’idées généralistes ont un taux d’échec élevé. Ce qui fonctionne, ce sont les dispositifs adossés à un besoin exprimé par un industriel identifié, avec un interlocuteur humain. Nous proposons donc de l’expérimenter sur quelques filières avant de le généraliser.
Utiliser la commande publique comme premier client
Le premier obstacle d’une innovation industrielle n’est pas le financement, c’est la première référence commerciale. Réserver une part des marchés publics à des solutions innovantes, avec une procédure adaptée, fournit cette référence sans subvention. Nous rejoignons ici la logique du contenu recyclé obligatoire et de la commande numérique : la demande crée l’offre.
Protéger ce que nous avons développé
Une entreprise financée par de l’argent public et rachetée dès qu’elle devient intéressante constitue un transfert de technologie payé par le contribuable. Le contrôle des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques doit être maintenu et appliqué avec constance, et la protection des dessins et modèles rendue réellement accessible aux petites structures, comme le prévoit la mesure EC-12.
Le calendrier
Ce qu’on nous opposera
« On ne relocalisera jamais avec nos coûts salariaux »
Sur les productions où le travail domine le coût, c’est exact, et nous ne le contestons pas. C’est pourquoi cet axe vise les secteurs où pèsent l’énergie, le capital et la proximité du client : acier, chimie, matériaux, grandes pièces, équipements énergétiques. Ce sont précisément ceux où une électricité décarbonée et bon marché est un avantage, et où le carbone aux frontières corrige l’écart.
« Les plans industriels se succèdent sans résultat »
Le reproche est mérité. Notre réponse tient en un point de méthode : la plupart des mesures de cet axe ne sont pas des subventions mais des conditions — un délai tenu, un terrain disponible, un prix d’électricité visible, une commande ferme, des gens formés. Les aides se consomment et disparaissent ; les conditions restent.
« Réindustrialiser, c’est renoncer à l’écologie »
C’est l’inverse dans le cas français. Produire de l’acier ici avec une électricité décarbonée émet moins que de l’importer d’un pays au charbon, transport compris. La question n’est pas de savoir si nous consommons de l’acier, mais où il est produit et comment. Une désindustrialisation ne réduit pas les émissions mondiales, elle les déplace hors du champ de nos statistiques.
Cet axe en croise d’autres
- Énergie — l’électricité décarbonée n’a de sens que si elle alimente des usines ici.
- Écologie — le carbone aux frontières et le contenu recyclé sont des politiques industrielles.
- Travail et entreprise — coût du travail, effets de seuil et transmission.
- Défense — sans base industrielle, pas d’autonomie militaire.