Axe · Souveraineté numérique
Reprendre la main
Il existe en France une administration qui a migré 103 000 postes de travail vers du logiciel libre, qui économise des millions d’euros de licences chaque année et qui n’a connu aucune panne majeure en vingt ans. C’est la Gendarmerie nationale. Le ministère des Armées, lui, reste massivement dépendant d’un éditeur américain.
Le constat
La preuve que ça marche et la preuve qu’on ne le fait pas se trouvent dans le même État. Cet axe part de là : nous ne proposons pas un pari technologique, nous proposons de généraliser un précédent français documenté depuis vingt ans.
Le précédent GendBuntu
La Gendarmerie a commencé en 2004 par la bureautique, poursuivi entre 2006 et 2008 avec le navigateur et la messagerie, puis lancé en 2008 sa propre distribution fondée sur Ubuntu. Aujourd’hui : 103 000 postes, soit 97 % du parc, environ 2 millions d’euros d’économies annuelles sur les licences et une réduction de 40 % du coût total de possession. Là où l’institution achetait 12 000 à 15 000 licences par an avant 2004, elle en a acheté 27 en 2005.
Deux enseignements que nous reprenons tels quels : la migration s’est faite par étapes, applications d’abord et système d’exploitation ensuite, et le budget de formation a été maintenu au niveau du budget technique.
À l’inverse, un rapport parlementaire de 2024 alertait sur la dépendance croissante du ministère des Armées à un éditeur unique, dans un contexte où le passage de la licence à l’abonnement transfère progressivement la maîtrise du système d’information au fournisseur.
Le logiciel libre par défaut
Inverser la charge de la preuve
Pour tout nouveau projet informatique public, la solution libre devient le choix par défaut. Retenir un logiciel propriétaire reste possible, mais doit être justifié par écrit, sur des critères fonctionnels documentés, et cette justification est publiée. La formule actuelle, qui recommande d’« encourager » le libre, produit depuis quinze ans le résultat qu’on lui connaît.
Migrer par étapes, jamais d’un bloc
D’abord la bureautique, le navigateur et la messagerie, qui représentent l’essentiel des licences et le moindre risque. Ensuite les serveurs. Le système d’exploitation des postes en dernier, une fois les applications métier traitées. C’est l’ordre suivi par la Gendarmerie, et c’est celui qui explique qu’elle ait réussi là où des migrations plus ambitieuses ont échoué ailleurs en Europe.
Financer la formation autant que la technique
Une migration échoue par les usages, pas par la technique. Le budget d’accompagnement doit être au moins égal au budget informatique du projet : ateliers pratiques, support dédié pendant la transition, référents de proximité. C’est la leçon la plus souvent ignorée et la plus déterminante.
Les formats ouverts, obligatoires et sans exception
Un document produit par l’administration doit rester lisible dans trente ans sans acheter de logiciel. Les formats ouverts et documentés doivent s’imposer partout, y compris dans les échanges avec les usagers et les entreprises. C’est la mesure la moins coûteuse de cet axe et celle qui rend toutes les autres possibles : sans elle, la dépendance se reconstitue par les fichiers.
Ce que l’État finance, l’État le publie
Un logiciel développé avec de l’argent public, et qui ne relève ni de la sécurité nationale ni d’un secret légitime, doit être publié en code source ouvert. Cela évite que trois collectivités paient trois fois le même développement, et permet à des entreprises françaises de bâtir des services par-dessus.
Où va l’argent public
L’essentiel n’est pas idéologique, il est comptable : chaque euro d’abonnement logiciel versé à un éditeur extra-européen quitte définitivement l’économie française. Il ne finance ni un emploi, ni une compétence, ni un impôt ici.
Publier la dépense numérique de l’État
Combien l’administration verse-t-elle chaque année en licences, abonnements et prestations, et à qui ? La réponse n’est aujourd’hui pas consolidée. Nous proposons un état annuel, ministère par ministère, distinguant les fournisseurs européens des autres. On ne corrige pas ce qu’on ne mesure pas, et ce seul chiffre changerait le débat.
Découper les marchés pour que les PME puissent répondre
Un marché public de plusieurs dizaines de millions d’euros exclut mécaniquement toute entreprise de taille moyenne, quelle que soit sa compétence. L’allotissement systématique, avec des lots accessibles, est le levier le plus efficace et le plus discret pour réorienter la commande publique vers le tissu local. Il ne s’agit pas d’écarter quiconque, mais de cesser d’écrire des appels d’offres que seuls trois acteurs mondiaux peuvent remporter.
Intégrer le coût de sortie dans le prix
Une offre bon marché à l’entrée peut coûter très cher à la sortie, si récupérer ses données et changer de prestataire devient impossible. Les marchés publics doivent évaluer explicitement la réversibilité : formats de restitution, délais, coût de migration. Un fournisseur dont on ne peut pas partir n’est pas moins cher, il est captif.
Commander à échelle utile
Une filière ne naît pas d’une subvention mais d’un carnet de commandes. Là où une solution européenne existe et répond au besoin, la puissance publique doit s’engager sur plusieurs années, ce qui permet à l’entreprise d’investir et de recruter. C’est le même raisonnement que le contenu recyclé obligatoire dans l’axe écologie : la demande crée l’offre, l’inverse est rare.
Nos données, nos serveurs
Pourquoi le lieu du serveur ne suffit pas
Une entreprise soumise au droit américain peut être contrainte de communiquer les données qu’elle détient, y compris lorsqu’elles sont stockées en Europe. Un centre de données situé en France, mais exploité par une société relevant de ce droit, n’offre donc pas la garantie que son adresse laisse supposer. Ce qui compte n’est pas l’emplacement des machines, c’est le droit applicable à celui qui en détient les clés.
Les données sensibles chez des acteurs de droit européen
Données de santé, données fiscales, données scolaires, données des collectivités : hébergement chez des acteurs non soumis à une législation extraterritoriale, avec qualification de sécurité vérifiée. Les montages associant une technologie sous licence étrangère et un exploitant local doivent être examinés au regard du droit auquel est soumis le détenteur de la technologie, et non de la seule nationalité de l’exploitant.
Un chiffrement dont l’État garde les clés
Lorsqu’un hébergement extra-européen ne peut pas être évité à court terme, les données doivent être chiffrées avec des clés conservées et gérées par l’administration elle-même. C’est une protection partielle et transitoire, pas une solution : nous le disons plutôt que de la présenter comme une garantie.
Des infrastructures partagées entre collectivités
Une commune de trois mille habitants ne peut pas héberger et sécuriser seule son informatique. Des infrastructures mutualisées à l’échelle départementale ou régionale, adossées à des solutions libres et opérées localement, coûtent moins cher que l’abonnement que chacune paie séparément, et gardent la compétence sur le territoire.
Se défendre
Les attaques ne sont plus un risque, elles sont une norme de fonctionnement. Hôpitaux paralysés, collectivités bloquées, entreprises rançonnées : les victimes les plus fréquentes ne sont pas les grands ministères, qui sont défendus, mais les structures moyennes qui n’ont ni équipe ni budget.
Des équipes de réponse régionales
Une capacité de détection et de réaction par région, accessible aux hôpitaux, aux collectivités et aux PME, avec une astreinte réelle. Ce qui manque à un hôpital attaqué un dimanche soir n’est pas une doctrine nationale, c’est quelqu’un qui décroche.
Un niveau de sécurité exigible, adapté à la taille
Sauvegardes hors ligne testées, authentification renforcée, inventaire à jour, plan de reprise éprouvé : un socle minimal, avec audit périodique et financement pour les structures qui ne peuvent pas l’assumer. La majorité des attaques réussies exploitent des défauts élémentaires, pas des failles inédites.
Mobiliser les compétences civiles
Les compétences en cybersécurité sont majoritairement dans le secteur privé. Un statut de réserviste spécialisé permet de les mobiliser en cas de crise majeure sans les recruter à plein temps. Cette mesure prolonge la réserve civile de compétences rares proposée dans l’axe défense.
Former ceux qui feront
Enseigner les outils libres, pas une marque
Un élève doit apprendre le traitement de texte, la feuille de calcul et le raisonnement algorithmique, pas les menus d’un éditeur particulier. Former sur des outils libres évite de fabriquer la dépendance de la génération suivante, et ce que l’élève apprend reste transposable.
La formation aux métiers du numérique et à la cybersécurité doit par ailleurs être construite avec les employeurs des bassins d’emploi, selon le principe posé en ED-13. C’est un secteur où l’écart entre ce qui est enseigné et ce qui est recruté se mesure en années.
IA et quantique
Ces deux sujets ont un point commun rare : ils décideront de rapports de force durables, et la France y dispose encore d’équipes de premier plan. C’est une fenêtre, et elle ne restera pas ouverte longtemps.
Ce qui est déjà engagé
Sur le quantique, le gouvernement a annoncé le 22 mai 2026 un milliard d’euros supplémentaire pour 2026-2030, portant l’enveloppe publique à 1,7 milliard et l’engagement public-privé au-delà de 3 milliards à l’horizon 2030. Trois calculateurs sont installés au centre de calcul du CEA : Ruby de Pasqal à 100 qubits, Lucy de Quandela, le plus puissant photonique d’Europe, et Kity d’Alice & Bob attendu en 2027. Le programme militaire PROQCIMA vise 1 024 qubits logiques en 2032.
Sur l’IA, sept gigafactories européennes doivent ouvrir en 2027, avec une contribution française de 100 millions d’euros, en complément du supercalculateur Jean Zay et des centres de calcul existants.
Nous ne proposons donc pas de lancer ces programmes. Nous proposons de les tenir dans la durée, et de traiter trois angles morts.
Migrer vers la cryptographie post-quantique, sans attendre
C’est la mesure la plus urgente de cette section, et la moins discutée. Un adversaire peut capter aujourd’hui des données chiffrées et les déchiffrer dans dix ans, quand la machine existera. Les informations qui doivent rester secrètes longtemps — santé, défense, diplomatie, secrets industriels — sont donc déjà exposées.
Nous proposons un calendrier contraignant de migration vers les algorithmes résistants au quantique pour les systèmes de l’État et les opérateurs d’importance vitale, en mode hybride comme le recommande l’agence nationale de sécurité des systèmes d’information. Cette mesure ne dépend d’aucun pari technologique : elle est justifiée que l’ordinateur quantique arrive en 2032 ou en 2045.
Sécuriser l’accès au calcul
La ressource rare de l’IA n’est ni l’algorithme ni la donnée, c’est la puissance de calcul. Nous proposons de garantir aux laboratoires, aux jeunes entreprises et aux administrations un accès à ce calcul à un prix prévisible, sur le modèle des créneaux attribués sur les supercalculateurs publics.
L’angle mort, que nous nommons : pour équiper ces infrastructures, l’Union a signé des accords d’approvisionnement avec des fabricants de puces américains. Une souveraineté logicielle bâtie sur un matériel dont nous ne maîtrisons ni la production ni les conditions d’exportation reste conditionnelle. Le soutien à une filière européenne de semi-conducteurs n’est donc pas un sujet séparé, c’est la condition du reste.
Des modèles ouverts pour l’usage public
Une administration qui construit ses services sur une interface propriétaire dépend d’un fournisseur pour son prix, ses conditions d’usage et la continuité du service. Les modèles à poids ouverts peuvent être hébergés sur nos propres serveurs, audités, et continuent de fonctionner quelle que soit la décision commerciale prise ailleurs.
Le land allemand de Schleswig-Holstein applique déjà ce principe pour l’assistant d’IA de son administration. C’est le prolongement direct de NU-1 : le choix ouvert par défaut, la dérogation justifiée et publiée.
L’État comme premier client, pas comme guichet
Une jeune entreprise d’IA ou de quantique a moins besoin d’une subvention que d’un premier contrat de référence. La France défend déjà une commande publique mutualisée d’ordinateurs quantiques à l’échelle européenne : nous soutenons cette approche et proposons de l’étendre à l’IA. C’est le même raisonnement que le contenu recyclé obligatoire ou l’allotissement des marchés : la demande crée l’offre.
Financer sur dix ans, pas sur un budget annuel
Ces filières ont des cycles longs et des impasses coûteuses. Un financement révisé chaque automne pousse les équipes à promettre des résultats rapides plutôt qu’à traiter les problèmes difficiles, et conduit les meilleures à partir là où l’horizon est visible. Une loi de programmation, comme il en existe pour la défense et la recherche, protège l’effort des arbitrages de court terme.
Retenir les gens, pas seulement financer les machines
Un calculateur s’achète, une équipe se constitue en dix ans et se disperse en six mois. La contrainte principale de ces filières est humaine : un chercheur formé ici part souvent pour un laboratoire étranger qui propose des conditions sans commune mesure. Sans traitement du sujet salarial et des perspectives de carrière dans la recherche publique, nous financerons la formation de chercheurs pour d’autres pays.
Le calendrier
Ce qu’on nous opposera
« Migrer coûte plus cher que les licences économisées »
À court terme, souvent oui : la migration mobilise des équipes, de la formation et du temps agent, et plusieurs administrations européennes ont renoncé en cours de route. La comparaison honnête se fait sur la durée. La Gendarmerie a mis dix ans et affiche une baisse de 40 % du coût total de possession, mais elle a commencé en 2004. Quiconque promet des économies dès la première année n’a pas fait le calcul.
« Le logiciel libre n’est pas plus sûr par nature »
C’est exact, et nous ne le prétendons pas. Un logiciel libre mal maintenu est dangereux, comme n’importe quel logiciel. Ce que le libre apporte ici est différent : la possibilité d’auditer, de corriger sans attendre un éditeur, et de ne pas dépendre d’une décision commerciale prise ailleurs. La sécurité vient de la maintenance, la souveraineté vient de la maîtrise. Ce sont deux sujets distincts et nous les traitons séparément.
« Préférer les acteurs européens est contraire au droit des marchés publics »
Le droit européen interdit effectivement de discriminer un candidat sur sa nationalité. C’est pourquoi aucune mesure de cet axe ne le fait. NU-7 découpe les marchés, NU-8 valorise la réversibilité, NU-10 porte sur le droit applicable au traitement des données : ce sont des critères objectifs, que remplit tout fournisseur capable de les remplir, quelle que soit son origine.
« Les agents n’en veulent pas »
La résistance est réelle et légitime : changer d’outil coûte du temps à quelqu’un qui a déjà trop de travail. C’est exactement ce que traite NU-3, et c’est la raison pour laquelle nous refusons les migrations annoncées sans budget d’accompagnement. Un projet informatique imposé sans formation échoue, et ce n’est pas la faute des agents.
« L’Europe a déjà perdu la course à l’IA »
Sur les modèles généralistes les plus grands, l’écart de moyens avec les États-Unis et la Chine est considérable et ne se comblera pas. Nous ne prétendons pas le contraire. Mais la valeur se déplace vers les usages spécialisés, l’efficacité énergétique et l’intégration métier, où la taille brute compte moins. Et l’essentiel de cet axe ne suppose pas de gagner une course : il suppose de ne pas être captif de celui qui la gagne.
« Le quantique, ça fait quarante ans qu’on l’annonce »
Le scepticisme est légitime : les échéances ont souvent glissé, et rien ne garantit qu’un ordinateur quantique utile existe en 2032. C’est précisément pourquoi NU-17 est notre première mesure : elle est justifiée même si le quantique déçoit, puisque le risque porte sur des données chiffrées aujourd’hui. Le reste est un pari assumé, dont nous disons qu’il en est un.
Cet axe en croise d’autres
- Défense — la réserve cyber et la protection des infrastructures critiques.
- Éducation — former sur des outils libres, et avec les employeurs.
- Travail et entreprise — la commande publique comme levier pour les PME.