Axe · Santé
Un médecin partout, pas un médecin nulle part
La France n’a pas moins de médecins qu’il y a quinze ans. Elle en a près de 12 % de plus. Ce qu’elle a perdu, ce sont les médecins de famille, et ceux qui restent ne sont pas là où vivent les gens.
Le constat
Au 1er janvier 2025, la France comptait 241 255 médecins en activité, soit 11,9 % de plus qu’en 2010. Dans le même temps, le nombre de généralistes libéraux est tombé à 45 468, en baisse de 19 %. Le pays ne manque pas de médecins : il manque de médecins de premier recours, et les zones qui en manquent le plus sont celles qui en ont le plus besoin.
Le résultat se mesure : 87 % du territoire est aujourd’hui classé en zone de pénurie médicale, et 6,7 millions de Français n’ont pas de médecin traitant. Ne pas avoir de médecin traitant, ce n’est pas un inconfort : c’est un cancer dépisté trop tard, un diabète mal suivi, et des urgences qui absorbent ce que la médecine de ville ne prend plus.
La cause n’est pas un mystère
De 1972 à 2020, l’accès aux études de médecine a été volontairement limité par le numerus clausus. Nous récoltons aujourd’hui les promotions restreintes des années 1990 et 2000. Sa suppression produira ses effets, mais pas avant cinq à dix ans : quiconque promet de régler les déserts médicaux en un quinquennat par la seule formation ne dit pas la vérité sur les délais.
Répartir les soignants
Nous proposons d’organiser l’installation des médecins comme elle l’est déjà pour d’autres professions de santé, à partir du besoin d’un territoire et d’une population, et non du seul choix individuel.
Ce qui existe déjà
La régulation à l’installation n’a rien d’inédit : elle s’applique aux pharmaciens, aux chirurgiens-dentistes, aux sages-femmes, aux infirmiers et aux masseurs-kinésithérapeutes. Les médecins sont la seule profession de santé conventionnée qui y échappe. Une proposition de loi en ce sens a été adoptée par l’Assemblée nationale le 7 mai 2025, profondément remaniée par la commission des affaires sociales du Sénat le 27 mai 2026, et son examen en séance du 11 juin 2026 n’a pas pu aller à son terme. Le dossier est ouvert et non tranché.
Définir un besoin de soins par bassin de vie
Pour un territoire donné, établir publiquement le nombre de généralistes, de spécialistes, d’infirmiers, de pharmaciens et de kinésithérapeutes nécessaires au regard de sa population, de son âge moyen et de son état de santé. Ce besoin est révisé tous les trois ans et publié en données ouvertes, commune par commune. Sans référence chiffrée et opposable, toute politique d’installation reste une négociation d’influence.
Conditionner l’installation en zone sur-dotée
Dans les zones où le besoin est couvert, une nouvelle installation conventionnée n’est possible qu’en cas de départ, ou en contrepartie d’un exercice partiel en zone sous-dotée. Ailleurs, c’est-à-dire dans l’immense majorité du pays, l’installation reste entièrement libre.
Nous assumons le mot : c’est une restriction. Elle porte sur une part réduite du territoire, elle ne s’applique qu’aux nouvelles installations, et elle est la contrepartie d’un conventionnement financé par la collectivité. Une profession payée par l’assurance maladie exerce une mission de service public, ou s’en rapproche assez pour qu’on puisse le lui demander.
Augmenter le volume formé, sans attendre
Réguler la répartition d’une ressource globalement insuffisante déplace le problème sans le résoudre. C’est l’objection la plus sérieuse à SA-2, et elle est juste. La régulation n’a de sens que couplée à une hausse du nombre de médecins formés : capacités d’accueil des facultés, terrains de stage, et surtout nombre d’enseignants et de maîtres de stage, qui est le vrai goulot d’étranglement.
Former là où l’on manque
Un médecin s’installe majoritairement là où il a étudié et effectué ses stages. Décentraliser les premières années d’études et multiplier les stages en cabinet rural agit plus durablement sur la répartition que n’importe quelle prime, et sans contrainte.
Des pôles, pas des cabinets isolés
C’est le pendant indispensable de la régulation. Contraindre un jeune médecin à s’installer dans un territoire où il exercerait seul, soixante heures par semaine, sans confrère et sans secrétariat, ne produira que des départs à la première occasion.
Le chiffre qui décide
Selon le ministère de la Santé, un médecin exerçant en maison de santé pluriprofessionnelle prend en charge 600 patients de plus par an qu’un praticien en cabinet isolé. La mutualisation du secrétariat, des équipements et de la charge administrative libère du temps de soin. Autrement dit : le regroupement ne déplace pas des médecins, il en fabrique.
Une structure d’exercice coordonné par bassin de vie
La France compte plus de 2 500 maisons de santé pluriprofessionnelles et vise 4 000 d’ici 2027. Nous proposons de tenir cette trajectoire et de la prolonger, jusqu’à ce que chaque bassin de vie dispose d’une maison de santé, d’un centre de santé ou d’une équipe coordonnée rattachée à une communauté professionnelle territoriale.
Porter le projet à la place des communes
Monter une maison de santé demande aujourd’hui deux ans de montage, d’ingénierie juridique et de recherche de financements. Les grandes collectivités y arrivent, les petites communes rurales non, et ce sont précisément elles qui en ont besoin. Nous proposons une équipe d’appui départementale qui prend en charge le montage, avec un modèle de projet de santé et de statuts prêts à l’emploi.
Salarier ceux qui ne veulent pas du libéral
Une part croissante des jeunes médecins refuse le statut libéral, non par manque d’engagement, mais parce qu’il implique de gérer une entreprise en plus de soigner. Le centre de santé, avec des médecins salariés, répond à cette attente. Il faut cesser de le traiter comme une exception et le financer à parité avec l’exercice libéral.
Faire savoir où sont les soignants
Des maisons de santé ouvertes depuis plus d’un an ont des places libres que les patients du secteur ignorent. Un annuaire public, tenu à jour, indiquant qui accepte de nouveaux patients traitants et où, coûte presque rien et débloque des situations immédiatement.
Des études payées, un service dû
Former un médecin coûte plusieurs centaines de milliers d’euros à la collectivité. Il nous paraît légitime que cet investissement s’accompagne d’un engagement, et cela vaut pour toutes les formations longues et coûteuses financées par l’argent public.
Un engagement de service après les études
À l’issue d’un troisième cycle financé par la collectivité, un engagement d’exercice de quelques années en soin conventionné, avec priorité aux zones sous-dotées. Un contrat de ce type existe déjà, sous forme volontaire et en échange d’une allocation pendant les études. Nous proposons d’en faire la règle plutôt que l’exception, la durée exacte devant être négociée avec les représentants étudiants.
Distinguer le soin de l’esthétique
La collectivité finance une spécialisation en dermatologie pour traiter des mélanomes, pas pour alimenter un cabinet d’esthétique entièrement hors du champ conventionné. Le cas n’est pas propre à cette spécialité et reste minoritaire, mais il est révélateur. L’engagement de SA-9 doit porter sur l’exercice du soin remboursable, faute de quoi il se contourne sans même enfreindre la règle.
Libérer du temps médical
La mesure la plus rapide n’est pas de former des médecins, qui prend dix ans, mais de rendre aux médecins existants les heures qu’ils passent à autre chose que soigner.
Un assistant médical par praticien qui le demande
Accueil, constantes, mise à jour du dossier, préparation de la consultation : c’est du temps médical rendu au patient, pour un coût très inférieur à celui d’un médecin. Le dispositif existe et reste sous-déployé, notamment parce que son financement est complexe et peu lisible.
Élargir ce que les autres soignants peuvent faire
Renouvellement d’ordonnances stables, vaccination, dépistages, suivi de pathologies chroniques : les infirmiers en pratique avancée, les pharmaciens et les sages-femmes peuvent prendre en charge davantage, dans un cadre protocolé et au sein d’une équipe coordonnée. Chaque acte transféré est une consultation rendue disponible.
La téléconsultation en appui, jamais en remplacement
Utile pour un renouvellement, un avis spécialisé à distance ou une régulation, elle ne remplace pas un examen clinique et ne doit pas servir d’alibi pour laisser un territoire sans soignant. Nous la soutenons adossée à une équipe locale identifiée, et pas comme un service commercial déconnecté du terrain.
Alléger la charge administrative
Certificats inutiles, justificatifs redondants, formulaires en double : chaque heure de paperasse est une heure sans patient. Nous proposons une revue systématique des documents exigés d’un médecin, avec suppression par défaut de tout certificat dont l’utilité n’est pas démontrée.
Savoir ce que coûte l’hôpital
On ne peut pas allouer correctement un budget qu’on ne comprend pas. Beaucoup d’établissements connaissent mal le coût réel de leurs activités, faute d’une comptabilité analytique digne de ce nom. Les arbitrages se font alors au rabot plutôt qu’à l’analyse, et frappent indifféremment ce qui fonctionne et ce qui coûte pour rien.
Une comptabilité analytique dans chaque établissement
Connaître le coût réel par activité, par séjour et par site, avec une méthode commune permettant de comparer des établissements comparables. Les écarts inexpliqués deviennent alors des questions à poser, et non des soupçons. C’est une réforme austère et peu spectaculaire, mais aucune décision budgétaire sérieuse n’est possible sans elle.
Faire de l’achat groupé la règle, et non l’option
Les centrales d’achat hospitalières existent depuis vingt ans et obtiennent des résultats : baisses de l’ordre de 20 % sur certains anticancéreux, de 10 à 30 % sur les prothèses et les consommables. Le problème n’est pas leur efficacité, c’est leur taux de recours.
Sur environ 35 milliards d’euros d’achats hospitaliers annuels, à peine plus d’un tiers passe par ces centrales. Le reste est acheté établissement par établissement, souvent plus cher. Nous proposons d’inverser la charge de la preuve : le recours à la centrale devient le principe, et un achat hors marché doit être justifié par écrit. Aucune structure nouvelle à créer, aucune loi complexe : seulement l’usage de ce qui existe.
Mutualiser la logistique et les fonctions support
Blanchisserie, stérilisation, restauration, magasins, informatique : à l’échelle d’un groupement hospitalier de territoire, ces fonctions gagnent à être partagées. C’était l’une des raisons d’être des groupements créés en 2016, et elle reste très inégalement appliquée selon les territoires. Chaque euro économisé ici est un euro qui reste au soin.
Le prix du médicament
C’est le poste qui dérape le plus vite, et le moins compris du public. Entre 2016 et 2024, les dépenses de médicaments remboursables sont passées de 29 à 41,1 milliards d’euros, dont 11,4 milliards sur les seules années 2020 à 2024. La dépense moyenne par habitant est passée de 437 à 604 euros. En 2025, vingt-et-un traitements dépassaient le seuil des traitements très onéreux, certains atteignant 185 000 euros par an et par patient avant remise.
Le mécanisme que personne n’explique
L’État ne paie pas le prix affiché. Le Comité économique des produits de santé négocie des remises, dont le montant est passé de 1,2 à 9 milliards d’euros entre 2016 et 2024. Ces remises sont confidentielles, et c’est voulu par les laboratoires : la DREES relève qu’ils préfèrent consentir une remise plutôt que d’afficher un prix public plus bas, afin de conserver un prix facial élevé utilisable comme référence dans les négociations avec les autres pays.
Autrement dit, le prix que vous voyez n’est pas le prix payé, et le prix payé n’est connu de personne. Le débat public sur le coût des médicaments se tient donc sans les chiffres qui comptent.
Publier les prix nets, et négocier à plusieurs
Nous proposons la publication des montants réellement payés, après remises, par classe thérapeutique. Un pays seul qui l’exigerait se verrait opposer un refus : c’est pourquoi cette mesure doit être portée au niveau européen, et adossée à des négociations conjointes entre États. Face à des laboratoires qui négocient pays par pays en s’appuyant sur les prix obtenus ailleurs, l’acheteur isolé est en position de faiblesse structurelle.
Payer au résultat, et réévaluer après usage réel
Un médicament est aujourd’hui tarifé sur la base des essais cliniques qui ont précédé sa mise sur le marché. Nous proposons une réévaluation systématique après quelques années d’usage réel, à partir des données de l’assurance maladie, avec révision du prix si le bénéfice observé s’écarte de celui qui était attendu. Et pour les traitements les plus coûteux, des contrats de paiement à la performance : le laboratoire est payé selon ce que le produit fait réellement.
Développer génériques et biosimilaires
La France reste en retard sur ses voisins européens en matière de substitution, en particulier pour les biosimilaires à l’hôpital. Chaque point de substitution gagné dégage des marges pour financer les traitements réellement innovants. C’est le levier le moins contesté de cet axe, et le plus immédiatement disponible.
Le calendrier
Ce qu’on nous opposera
« Contraindre les médecins les fera fuir vers le non-conventionné ou l’étranger »
C’est l’objection principale des syndicats et elle mérite d’être prise au sérieux : une contrainte mal calibrée peut pousser au déconventionnement, ce qui aggraverait tout. C’est pourquoi SA-2 ne s’applique qu’aux zones sur-dotées et aux nouvelles installations, et pourquoi la moitié de cet axe est consacrée à rendre l’exercice désirable plutôt qu’obligatoire. La contrainte seule échouerait.
« Avec 87 % du territoire en pénurie, réguler ne sert à rien »
Argument solide : quand presque tout le pays manque de médecins, la logique du départ pour une arrivée n’a presque nulle part où s’appliquer. Nous en tirons deux conséquences plutôt que de l’écarter. D’abord SA-3 : la régulation n’a de sens qu’avec une hausse du volume formé. Ensuite, SA-2 vaut moins pour ses effets immédiats que pour le moment où les nouvelles promotions arriveront, faute de quoi elles se concentreront là où sont déjà les autres.
« Un engagement obligatoire après les études va décourager les vocations »
Le risque est réel et nous ne pouvons pas le chiffrer à l’avance. C’est pourquoi la durée de l’engagement doit être négociée avec les représentants étudiants et non imposée, et pourquoi SA-3 doit précéder SA-9 : ajouter une contrainte à une filière déjà en tension sans en élargir l’accès serait contre-productif.
« Faire pression sur les laboratoires, c’est priver les malades d’innovations »
Le risque est documenté : faute d’accord sur le prix, une partie des traitements autorisés au niveau européen n’arrive pas jusqu’aux patients français, alors qu’ils sont disponibles en Allemagne, en Espagne ou en Italie. Le rapport de force n’est pas gratuit, et nous ne prétendons pas le contraire.
C’est précisément pourquoi SA-18 est une mesure européenne et non nationale. Un laboratoire peut se passer du marché français seul ; il ne peut pas se passer du marché européen. Et SA-19 déplace le débat du prix vers le résultat, ce qui est plus défendable pour un industriel qui croit à son produit.
Cet axe en croise d’autres
- Social — le gaspillage du médicament et le non-recours aux droits de santé.
- Éducation — le nombre de médecins formés dépend des capacités universitaires.
- Agriculture — l’alimentation est le premier déterminant de santé publique.